Benoit Clément (Éditions Calliope): La part des ombres (15-24)

La part des ombres (15-24)
Cédrika était exténuée lorsqu’elle entra dans son appartement. Elle se coucha immédiatement, mais eut toutefois encore beaucoup de mal à s’endormir. Sa petite Canaille avait encore une fois décidé de prendre son lit comme terrain de jeu, mais c’est surtout le stress de son audition du lendemain qui accaparait ses pensées. Elle rêvait depuis longtemps au jour où c’est elle qui incarnerait le rôle de Roxane dans Cyrano de Bergerac et ce jour dépendait maintenant à lui seul de cette audition. Ses éternelles remises en question obnubilaient souvent ses nuits, mais cette fois-ci, c’était la peur de n’être pas à la hauteur qui l’empêcha de s’endormir à quelques heures du plus grand défi de sa carrière. La jeune femme possédait pourtant toute la beauté et le talent nécessaire pour jouer ce rôle, mais sa confiance en elle n’existait qu’à travers les yeux des autres et c’est cette même quête du regard extérieur qui altérait souvent ses nuits. Même dans le domaine du rêve, Cédrika n’aspirait à rien de moins que la perfection.

Un coup de téléphone la sortit de son marasme.
― Tu es prêt pour demain? Lui dit une voix féminine qui ne prit même pas le temps de la saluer.
― Merci de m’aider à m’endormir Clara!
― Impossible… Je te connais… Tu devais te retourner comme une crêpe dans ton lit…
Cédrika ne put s’empêcher de sourire.
― Je connais le rôle et le texte par cœur, mais ça ne fait pas de moi une bonne comédienne…
― Bon… T’as encore parlé à ton père, n’est-ce pas?
― Tu sais très bien que je me balance de son opinion…
Clara éclata d’un rire cristallin qui froissa son amie. Cédrika changea toutefois rapidement de sujet sachant qu’encore une fois, son amie avait raison. Son père lui avait effectivement laissé un message sur son répondeur plus tôt dans la journée et même s’il savait toute l’importance de cette audition pour sa fille, il n’avait même pas effleuré le sujet. Il s’était répandu dans toutes sortes de futilités quelconques, mais la jeune femme n’était pas dupe. Elle savait qu’il avait encore une fois voulu imposer sa présence à quelques heures d’un important moment de sa vie.
― Tu m’emmerdes! Lui dit-elle d’un ton qui ne pouvait cacher son exaspération.
― C’est aussi à ça que servent les amis! Lui répondit-elle en riant de nouveau. Si tu veux, je passe chez toi et tu me fais une prestation…
― Non… Pas ce soir… Je crois que j’ai plutôt besoin de dormir et de faire le vide un peu…
― Si tu le dis… Alors on se voit demain, mais tu m’appelles tout de suite après ton audition…
Cédrika ne semblait guère avoir la tête à fixer un rendez-vous, mais promit d’appeler sa meilleure amie dès que la session de torture serait terminée.

*

Je commence à connaître ce parc par cœur. J’y viens presque tous les jours depuis le début de l’été pour prouver à un de mes bons amis qu’il a tort de croire qu’il y a nettement plus d’écureuils bruns que de noirs en ville. Je sais que c’est complètement ridicule, mais j’aime les statistiques et encore plus quand elle n’ont aucun sens. J’ai donc profité de cette période estivale pour venir photographier tous les écureuils que je croisse en les classant par catégorie. Ce n’est pas évident de les différencier au premier coup d’œil, mais l’expérience fait en sorte qu’en une seconde, je peux maintenant vous dire le pseudonyme que j’ai donné à chacun d’eux. J’ai même implanté un méticuleux système de compilation qui fera peut-être lui-même l’objet d’études un jour. Charles Darwin a bien dû commencer quelque part!
Ce n’est toutefois pas ce qui m’aide à écrire ma thèse de doctorat sur le thème de l’anonymat dans la littérature post proustienne. Disons que quand je ne suis pas rivé à mon appareil photo pour prendre des clichés de ces curieux mammifères, je lis plutôt des tas de bouquins qui n’ont aucun rapport avec mon sujet d’étude. Je crois sincèrement que je me fous éperdu-ment de savoir que le symbolisme de l’anonymat littéraire s’est surtout développé après les écrits du grand Marcel Proust. J’ai déjà assez de gérer mon propre anonymat dans ce monde qui fait si peu de place aux artistes. C’est justement là mon véritable problème. Je ne sais toujours pas si je veux écrire, peindre, dessiner, photographier, ou même jouer de la musique, car pour la danse, la question s’est réglée d’elle-même depuis longtemps. Il y a tant de choses qui m’inspirent et du même coup, si peu de temps pour avoir le courage de les entreprendre. J’ai donc décidé de profiter de mon été pour compter les écureuils, pour les photographier, les dessiner ou pour écrire n’importe quoi comme je le fais en ce moment dans une sorte d’introspection.
J’adore toutefois mon désoeuvrement actuel et je m’applique quotidiennement à en faire une réussite. Ce n’est toutefois pas pratique pour continuer de bénéficier d’une bourse d’études, mais bon, Rome ne s’est pas construit en quelques jours alors un de plus ou un de moins…

Le parc est particulièrement beau aujourd’hui. Il scintille comme si les arbres sentaient déjà que leur feuillage commençait à se dénaturer par l’automne. Il y a aussi une brise parfumée qui me fait souvent fermer les yeux. Je me suis donc arrêté sur un banc pour lire un peu et prendre des photos par le simple déclic de mes yeux. J’aime beaucoup faire cet exercice qui ne sert à rien si ce n’est que de permettre à ma tête de réinventer le monde à sa manière. J’ai alors l’impression qu’un secret m’est chuchoté, mais soyez sans crainte, je suis fou…
J’étais donc plongé dans un de ses moments d’intériorité, les yeux fermés et je souriais probable-ment bêtement quand je l’ai entendu pour la première fois.
Il y a des voix qui résonnent en nous comme des couleurs et je n’ai pu m’empêcher de penser à celles d’un arc-en-ciel en entendant la sienne. Quand j’ai ouvert les yeux, j’ai tout de suite su que plus rien ne serait comme avant…

*

― Tu aurais dû voir Clara… Je ne me suis jamais senti aussi bien de ma vie…
Les deux jeunes femmes marchaient bras dessus bras dessous, mais on sentait que Cédrika aurait pu s’envoler tant elle se sentait légère et libérer de son audition. Son corps d’hélium aspirait vers les hauteurs et seul le bras de son amie la retenait à quelques centimètres du sol.
― Comme si tu venais d’avoir une révélation… Il va falloir un jour que tu acceptes ton talent Ced… Tu es fait pour jouer et tu l’as toujours été depuis que je te connais… Nous avions cinq ans et déjà tu t’inventais des personnages pour te fondre à eux comme si ta propre vie ne te suffisait pas…
Cédrika se rappela de cette époque où son père était lui-même comédien et qu’il jouait au théâtre. C’est elle, sa petite princesse, et non sa sœur qu’il amenait avec lui pendant ses longues heures de répétitions. Et c’est dans un de ces décors qu’elle avait connu l’ivresse de jouer pour la première fois. La jeune femme s’empressa toutefois d’oublier ses souvenirs d’enfance pour retrouver la quiétude de son présent.
― Au début, j’ai senti que j’en faisais trop… Tu me connais, moi et ma démesure… Mais j’ai alors forcé mon esprit à penser uniquement à Roxane pendant une fraction de seconde… J’ai ainsi retrouvé mon calme et je suis devenu cette femme en compagnie de Christian…
― Wow! Et ce Christian, il était aussi beau que dans le film? Lui demanda Clara en riant.
― Beau, je ne sais pas… Je ne sais plus… Je dirais mignon, mais pas vraiment mon genre…
Clara éclata de rire et ne put s’empêcher de répliquer.
― Car tu as un genre toi? Je crois qu’un homme doit avoir le côté énigmatique d’un Johnny Deep, la folie d’un Robin Williams, le corps d’un Brad Pitt et la sagesse d’un Hubert Reeves pour te plaire, le tout rehaussé d’une touche d’indifférence envers toi pour que tu puisses le quitter facilement en te disant que tu n’étais pas à la hauteur…
Cédrika sembla secoué un moment pas l’affirmation de sa meilleure amie.
― Tu exagères… Je n’ai simplement pas le même degré d’ouverture que toi envers les prédateurs masculins…
C’est à ce moment qu’elles croisèrent un jeune homme assis sur un banc. Il avait les yeux fermés, un livre déposé sur les genoux, un sourire accroché au visage et Cédrika ne put s’empêcher d’imaginer les rêves qui devaient bercer cet inconnu.
Elles poursuivirent leur chemin, mais la jeune femme ne put s’empêcher de se retourner subtilement une dernière fois vers lui. C’est à ce moment que leurs yeux échangèrent un premier sourire.

*

Le vieil homme marchait tranquillement dans le parc qui était situé tout près du cimetière. Il venait de visiter sa femme comme à tous les matins et avait éprouvé le besoin de venir ici. Il avait déjà aimé cet endroit où il venait souvent s’asseoir pour simplement regarder les enfants s’amuser. N’avoir jamais eu d’enfants était probablement le plus grand manque de sa vie…
N’avoir jamais eu d’enfants avec elle...
Sa femme les adorait pourtant, mais le temps était passé avec son lot d’appréhensions que l’on repousse toujours un peu, jusqu’au jour où leurs scintillements ne deviennent plus qu’un bref sourire mélancolique qu’on accroche à nos lèvres pour se convaincre qu’il n’est pas trop tard et que le temps est un mode de calcul très aléatoire quand on aspire à l’éternité. Malheureusement pour eux, l’horloge biologique de sa femme s’était détraquée comme une boussole sous la force de l’aimant qui les avait un jour réunis. Leur bonheur s’était donc exprimé à travers un lot de complicité qu’ils ne furent jamais en mesure de partager.

Depuis la mort de sa femme, le vieil homme venait ici bien plus par habitude que par plaisir. Il dénigrait de plus en plus cette marmaille tapageuse que des mères insouciantes laissaient crier sauf un petit garçon plutôt spécial qui piquait régulièrement sa curiosité. Il devait avoir environ quatre ans et s’appelait Thomas. L’enfant s’amusait ce jour-là avec un ballon rouge qu’il faisait rouler sur l’herbe autant que dans les talus de fleurs qui longeait la bordure du parc, ce qui fit plaisir au vieil homme qui détestait de plus en plus l’arrogance de ces plantes colorée qui passait leur temps à renaître année après année, lui rappelant constamment le douloureux souvenir de celle qui les avait tant appréciés.
Thomas courrait presque toujours, mais il pouvait aussitôt s’arrêter devant une parcelle d’invisible qu’il était seul à avoir vu. Ce trait de caractère exaspérait souvent sa mère.
« Thomas, qu’est-ce que tu fais encore? » « Regardes où tu marches, sinon tu vas tomber! » « Thomas, va chercher ton ballon sinon quelqu’un va te le voler! »
L’enfant n’avait pas peur du vol, ne pouvait même pas concevoir la perte d’un objet comme étant une perte tant il semblait absorbé alors par son monde imaginaire. Ses yeux se portaient partout et s’attardaient de longs moments sur d’infimes détails qui auraient laissé les autres indifférents. C’est ainsi que ce matin-là, il s’approcha du vieil homme qu’il avait vu à quelques reprises et lui posa une question.
― Pourquoi tu ne prends jamais de photos?
Le vieil homme parut surpris d’être interpellé aussi directement.
― Bein j’en prends quelques-unes…
L’enfant resta de glace et attendit sa réponse.
― Pourquoi tu me regardes comme ça, je ne sais pas moi pourquoi… J’en sais rien…
― Peut-être que c’est ta caméra qui est fatiguée, lui dit Thomas qui ne semblait jamais cligner des yeux.
Comme s’il se parlait à lui-même, le vieil homme répondit : « Peut-être que c’est ma mémoire qui est fatiguée… »
L’enfant lui sourit.
― Moi quand je serai grand, je vais être astronaute et je prendrai plein de photos du ciel…
« Thomas, vient ici! » lui dit sa mère.
Le vieil homme observait le visage de l’enfant qui s’était soudainement illuminé d’étoiles quand il lui avait offert une photo qu’il avait sortie de sa poche. Celui-ci repartit en courant tel un petit prince ambulant retournant sur sa planète.
Lui aussi avait rêvé d’étoiles. Il en avait même visité plusieurs avec elle, mais il pesta contre sa vieille mémoire qui n’arrivait plus à conserver intact la beauté de tous ces souvenirs.

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