“Le Cameroun ou l’Afrique en miniature instrumentalisée par des Africains” (Extrait d’un livre à paraître en 2018)
L’Afrique en miniature: la mosaïque instrumentalisée du Cameroun
C’est un poncif de la littérature diplomatique du Cameroun et de sa propagande touristique officielle , que de le présenter comme une terre de multiple diversité : géographique, avec les reliefs de forêts ancienne, de savane, de montagnes et de plaines arborées qui le couvrent de toutes parts ; diversité climatique, avec le climat équatorial humide de sa côte atlantique, le climat tropical et sec de l’extrême-nord, le climat froid et sec de l’Adamaoua, le climat quasi hivernal de l’extrême-ouest et nord-ouest, où la glace tombe parfois, comme à Dschang, Bafoussam, Mbouda et Bamenda, du ciel ; diversité des sous-sols, riches de tous les dons de la nature, du pétrole des côtes maritimes atlantiques à l’or de Martap ou de Bétaré Oya, en passant par les engrais naturels formidables du Moungo jusqu’au Noun ; diversité végétale et animale, qui explique la formidable luxuriance des réserves forestières et des espèces en tous genres, que des équipes de chercheurs de tous continents découvrent encore ; enfin, belle diversité humaine, avec près de trois cents groupes ethnolinguistiques brassant tous ensemble, les bassins culturels nilotiques, bantous, semi-bantous, et même les populations peules d’allure caucasoïdes, venues il y a des siècles du Fouta Djallon, à la suite de leurs riches troupeaux, tout comme les Haoussas et les arabes Choa, qui couvrent de leur influence tout le Sahel et l’Afrique de l’Ouest.
On sait les siècles de pillages et de violences que cette diversité camerounaise multiple a subi depuis la Traite des Noirs au 15ème siècle. Mais ce qui choque davantage l’observateur contemporain dans le magnifique spectacle de cette Afrique camerounaise en miniature, c’est le parallélisme des mondes de la vie, du nord au sud et de l’ouest à l’est du pays, en raison d’un triple enclavement géographique, culturel et mental qui persiste à séparer les destins et à retarder l’avènement d’une conscience nationale transversale à tout ce triangle camerounais. Comme si une force d’inertie, venue des pesanteurs de chacune des sous-cultures, bloquait le pays dans ses terroirs. Comme si cette force d’inertie, favorisée par la peur du brassage populaire qui tétanise l’administration dominante, héritière des pratiques coloniales de classement et de division anthropologiques artificielles, figeait toute cette belle diversité dans une affligeante stagnation. De telle sorte que ce qui devait accoucher d’une belle mixité et d’une tolérance des cultures, ce qui devait produire par brassage lent et original, l’identité culturelle camerounaise, n’a pas été mis en lumière, ni porté au travail de la critique citoyenne. Les principaux ensembles ethniques du pays, disséminés par la stratégie de l’administration coloniale dans des subdivisions administratives davantage chargées de les surveiller et de les punir que de les accompagner dans l’éclosion de toutes leurs potentialités humaines, sont demeurées captives de nombreux entrepreneurs politico-ethniques.
Dans la partie nord du pays, on a créé et renforcé le duel peuhls-non peuhls, clivage qui comporte aussi en partie la tension entre l’animisme africain et l’Islam dans ces contrées. Et le va-et-vient du pouvoir central entre les Ahidjo, Hayatou, Marafa, Yaou d’une part et les Salatou, Saleh, Daoudou, Cavaye Yéguié ou Amadou Ali de l’autre, est en rapport avec ce duel à mort des élites pour le contrôle de la représentativité du nord dans le pouvoir central. On a donc neutralisé le processus de prise de conscience des Camerounais du nord par l'organisation de la guéguerre permanente entre les élites peuhles et non-peuhles pour l'accès à l'oligarchie multiethnique du pouvoir central.
Dans l’Ouest, on a veillé à saucissonner les populations des Grassfields dans des anathèmes anti-bamiléké communs, tout en prenant soin de les confier à des entrepreneurs politico-ethniques différents : les Bamoun, les bamiléké du nord-Ouest, les bamiléké de la Mifi, ceux du Ndé et ceux du Haut-Nkam, ont été en cercles oligarchiques de compétition pour leur représentativité dans l’appareil d’Etat central. Et ce n’est pas un hasard si l’on oppose le sultan des Bamoun à certains de ses sujets, rassemblés autour d’un Ndam Njoya ; si l’on organise une compétition froide entre les gens de Bandjoun, ceux de Bafang, ceux de Dschang et ceux de Bangangté dans l’appareil d’Etat. Ce n’est pas un hasard si l’on monte en épingle tel Fôn de l’Ouest, tout en discréditant tel autre.
Dans le centre-sud-est, on a créé de toutes pièces le mythe de la nation pahouine, tout en opposant soigneusement bulu et beti, et en veillant à ce que la conscience ethnique des populations du pays de Charles Atangana et de Martin Paul Samba échappe difficilement au réflexe psychologique d’appartenance à un destin collectif indépendant de celui des autres populations du Cameroun. Et ainsi, de nombreux camerounais issus du terroir beti-bulu vivent avec la peur du changement politique nouée à l’estomac. On leur a fait croire, au détriment de la réalité exsangue de leurs terroirs abandonnés à la débrouillardise, que la chute du régime Biya serait le commencement de leurs douleurs.
Dans le littoral atlantique et la sud-ouest du pays, on a inventé l’ethnie Sawa, en l’opposant principalement aux supposés allogènes Bamiléké – désignés par le colonel criminel Lamberton comme un caillou dans la chaussure de la France au Cameroun - venus de l’Ouest. Mais en même temps, on a créé entre Duala, Bassa-Bakoko, Banen, Mbang, Bandem, Bonkeng, Balong, Bakaka, et autres sous-groupes du Wouri, du Nkam, du Moungo et de la région du sud-ouest, des tensions et rivalités instrumentales qui les neutralisent réciproquement et retardent également en leur sein, l’éclosion de la conscience citoyenne nationale. De telle sorte qu’on peut dire que si le Cameroun est une Afrique en miniature, c’est aussi parce qu’au Cameroun, toutes les techniques les plus raffinées de domination des Africains par l’instrumentalisation de l’ethnicité ont été tentées et prospèrent encore.
Au Cameroun, les rivalités locales entre élites ethniques paralysent suffisamment l’émergence de la conscience nationale pour tranquilliser le pouvoir oligarchique central qui règne alors en maître, en vertu de ces divisions attisées par ses stratèges. Et voilà comment la géopolitique ethnique, d’inspiration coloniale, a figé le pays. Pendant ce temps, les mariages, les mélanges gastronomiques, la mixité vestimentaire, les métissages culturels interethniques se poursuivent au Cameroun, mais comme en contrebande de la logique de saucissonnage des groupes ethniques par le pouvoir postcolonial. Les régimes Ahidjo et Biya ont nommé cette neutralisation par les rivalités intergroupales, « l’équilibre régional ». Méthode de sélection de l’élite oligarchique et mutiethnique qui dirigera le Cameroun sous l’UNC d’Ahidjo, hier, comme sous le RDPC de Paul Biya, aujourd’hui. "
Extrait du livre "Pour quel Cameroun nous engageons-nous? " , à paraître en 2018.