Le syndrome de Snyder (et autres raisons pour lesquelles Wonder Woman n’est pas un bon film)
Un long caveat d’emblée : cette note ne reflète que mon opinion (un tant soit peu éclairée tout de même puisque je suis issu du milieu du cinéma), chacun est libre de ses goûts et de son système de valeurs (comme manger de la merde et voter à droite), et si vous avez adoré ce film, grand bien vous en fasse. (En fait, grand bien en fasse surtout aux execs aux commandes du DCEU que vous avez bien tirés de la panade sur ce coup-là et donc au système que vous entretenez, mais bref.) Je n’avais pas l’intention de m’étendre sur ce film et je continue de penser qu’il ne mérite pas le temps que je vais passer à pondre cette note, alors dites-vous bien que si je le fais, c’est parce qu’on va parler de ce film encore un moment et que je préfère anticiper : n’ayant pas des heures à perdre sur Facebook à répondre aux uns et aux autres, je posterai le lien vers cette note et m’en retournerai écrire. Si vous me connaissez un peu, vous savez que si vous n’êtes pas d’accord avec ce que je vais développer ici, vous pouvez être sûrs que je m’en bats les couilles. (P.S. : spoilers, duh.)
En premier lieu, je voudrais m’attarder sur la raison qui m’a poussé à aller voir Wonder Woman. Après Batman v Superman et surtout Suicide Squad, dont tout le monde admet qu’on n’avait pas vu plus bel étron ciné-comicsographique depuis Fant4stic, je m’étais juré que je ne mettrais plus les pieds dans une salle pour un film DC, définitivement convaincu que les types aux manettes du DCEU ne savent pas faire des films, encore moins des films de super-héros. (Je ne vais pas parler de Marvel, parce que ce n’est pas le sujet, mais je n’en pense pas moins. Ou pas plus. Bref, “penser”, c’est devenu très surfait dans un sens ou dans l’autre.) Mais voilà : peu avant sa sortie, Wonder Woman reçoit le seal of approval d’un certain nombre de féministes (blanches, ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille) et provoque même des maletears à l’occasion d’une diffusion réservée aux femmes. Positivement intriguant. Lorsque des amies américaines confessent par la suite avoir été émues aux larmes par ce film, je ne me pose même plus la question : s’il y a la moindre chance que Wonder Woman soit autre chose qu’un blockbuster formaté, ça vaut peut-être la peine de se bouger le cul et d’engraisser le Dieu Dollar.
Verdict : Wonder Woman est formaté... pour l’audience des blockbusters et l’audience féministe (blanche, j’y reviendrai). C’est un film indigent, doublé d’un film de super-héros décent au mieux.
Je vais peut-être avoir du mal à organiser mes arguments, mais d’un autre côté, je n’écris pas une thèse, et souvenez-vous que plus vite j’aurai fini cette note, plus vite je pourrai vous balancer le lien à la gueule pour faire autre chose de ma vie que débattre sans fin sur un film qui n’en vaut clairement pas la peine. Pour commencer, parlons de ce qui fonctionne dans Wonder Woman et ses (nombreux, malgré tout) points positifs.
D’abord, Gal Gadot et Patty Jenkins (booyah!), lesquelles (quoi que je puisse écrire plus tard, je vous conjure de croire que je pense ces lignes) ont réussi leur Wonder Woman. Et mine de rien, ce n’était pas gagné, parce que le projet revient de très, très loin. Rares sont les films enferrés en development hell qui peuvent se targuer de réémerger des années plus tard avec autant de panache (en réalisant au passage un démarrage démentiel au box-office). Réussi, donc, parce que Gal Gadot compense la faiblesse de son jeu par une énergie candide qui habite la super-héroïne qu’elle incarne, et... ça marche (contre toute attente, la mienne en tout cas), tandis que Patty Jenkins fait un boulot propre avec le matériau à sa disposition. (Je reviendrai à ce matériau plus loin...) Ensuite, sur la forme (sur le produit, disons), il n’y a pas grand-chose à redire. Le casting est convaincant, la photo est belle, les CGI sont honorables (même si quand même, bordel, ils ne se cassent vraiment plus le cul) et comparativement aux précédentes propositions estampillées DC, on trouve ENFIN des moments sincères de légèreté et on ressent ENFIN un effort crédible de garder la corde de la suspension d’incrédulité tendue. Je ne vais pas entrer dans le détail (parce que mon but est de démolir le film, rappelez-vous), mais Wonder Woman est parsemé de moments réellement rafraîchissants, émouvants et même touchants.
Seulement voilà...
Outre sa morale moisie (je garde ça pour la fin), ce film, comme tant d’autres (ce n’est pas un problème limité au DCEU, l’infection aurait même tendance à s’étendre de manière dramatique, y compris chez Marvel) souffre de ce que j’appelle le syndrome de Snyder, ou encore (j’ai un faible pour celui-ci) le “plan cool sauvage”. Entendez par là qu’en terme de proposition cinématographique, on est dans le néant intersidéral parce qu’on a supplanté au scénario (et à un agencement narratif de scènes, et donc incidemment à la mise en scène) des plans cool. Sauvages, bien entendu, puisqu’il faut les répartir équitablement dans le running time (un peu comme on plante les choux) en faisant ensuite en sorte que le scénario se démerde pour aller d’un plan cool à l’autre, au mépris de la cohérence, d’une progression dramatique, voire du bon sens. (L’attribuer à Zack Snyder est un peu injuste, puisque la tendance remonte au début des années 2000. En fait, à Matrix et ses suites désastreuses, quand Warner s’est fourvoyé en confondant “histoire badass” et “patchwork de plans badass”. Ce faisant, le studio ne s’est pas rendu compte qu’en se servant du scénario comme d’une rustine pour boucher les trous du pneu qui portait la jante à paillettes, ça donnait un film au mieux chiant, au pire complètement con. Que les têtes pensantes de Warner n’aient jamais flairé l’odeur de flop qui émanait de cette politique jusqu’à Suicide Squad force mon admiration. Une telle diligence dans les décisions de merde, c’est à se demander si le conseil d’administration n’est pas entièrement constitué de clones de Manuel Valls.) Bref, pour en revenir au syndrome Snyder, son symptôme par excellence est la “non-scène”.
Une scène en écriture cinématographique n’est pas une fraction arbitraire d’histoire, elle comporte un espace-temps qui lui est propre, occupe un volume narratif et remplit une fonction dramatique. On a coutume de dire qu’une scène est comme une réduction fractale de l’histoire dotée de sa dynamique propre, un micro-récit dans le récit. (Je préfère la définition de contrat, mais c’est un autre sujet et, d’une certaine manière, ça recoupe la précédente.) Or, s’il y a quelque chose qui s’accorde mal avec un “plan cool sauvage”, c’est bien une scène. Une scène sert l’histoire ; le plan cool ne sert que lui-même. Alors, chez Snyder et ses émules, on pratique la “non-scène” : une scène délimitée par... (vous l’avez deviné) un plan cool. La plupart des scènes d’action (donc de combat, puisque les cinéastes ne semblent plus faire la différence) dans Wonder Woman sont des non-scènes. Elles livrent un ou plusieurs plans cool sans remplir le moindre semblant de fonction dramatique (non, “ils se battent - elle gagne”, ce n’est pas de l’écriture dramatique : c’est de la narration, un enchaînement de péripéties) et sans se préoccuper de détails tels que l’espace, le mouvement ou les personnages (“A bang, but no impact”). Les batailles sur l’île et sur le front en sont de parfaits exemples : à tout moment donné, on ignore qui est où (voire parfois qui est qui...), quand, pourquoi. (D’un autre côté, qu’est-ce qu’on en a à foutre ? Wonder Woman est facile à repérer dans tout ce bordel : c’est l’amas flou de CGI colorées au milieu du gris dégueu.) À une chorégraphie soignée, on préfère la religion du cut. C’est que c’est ben pratique : le spectateur n’a pas le temps d’acquérir des repères spatiaux, de réfléchir à ce qu’il se passe... “Loud! Shiny! Excitment!”, comme dirait l’autre. Pas de bol, du coup ça évacue en même temps tous les enjeux dramatiques, puisque l’issue est acquise d’avance. Sans me vanter, je pourrais vous décrire une scène d’action moderne au plan et au cut près : ce sont TOUTES les mêmes. Les plans cool changent, l’armature filmique éculée reste (et les spectateurs n’y voient que du feu parce que “Loud! Shiny! Excitment!” - je l’ai déjà dit ?). La destruction du clocher de Bled (je ne rêve pas, il s’appelle bien comme ça le village, hein... ?) est une conclusion de non-scène canonique : est-ce que buter un sniper seul et isolé nécessitait la démolition d’une église ? Non. Mais ça fait un plan cool. (Détruite des bâtiments, ou la marotte masturbatoire par excellence du DCEU.) Notez que je me suis étendu sur les scènes d’action, mais la (non-)scène d’amour ne vaut pas mieux. (En fait, elle ne vaut rien.)
Bref, dans Wonder Woman comme dans Batman v Superman, on est promené d’un shot iconique à un autre, et tout le reste est sans intérêt (sans heureusement atteindre les tréfonds de grotesque de BvS). Les personnages secondaires sont aussi creusés que des bulots (ou clichés, au choix), à l’exception notable du personnage de Ewen Bremner (je ne me souviens plus du nom de ce personnage, ça veut malheureusement tout dire ; qu’il incarne un symbole aussi fort pour être totalement oublié dans le dernier tiers du film est incompréhensible). David Thewlis essaie, on sent bien qu’il essaie de curer le saladier vide des dialogues à la recherche de subtilité et de relief pour son personnage... un des, euh, plus importants du film, non ? (Oups ?) Petite question : à quoi bon se casser le cul à tailler une Wonder Woman en diamant pour l’envoyer tataner un méchant fini à la pisse ? Pas un des trois ou quatre p*tain de scénaristes n’a eu vaguement souvenir d’un mantra appris en cours de scénario du genre : “Plus le méchant est réussi, plus le film est réussi” (Alfred Hitchcock), ou : “Un film n’est vraiment qu’à la hauteur de son méchant” (Roger Ebert) ? Mais bon, c’pas grave, il se transforme et paf, ça fait des plans cool pour le combat final.
Alors, certes, certains dialogues font plaisir à entendre (à défaut d’être bons) : “What I do is not up to you.” 2017, on y est enfin. On y était certes depuis bien avant (coucou Buffy), mais dans une machine à millions d’entrées et tout public, ça fait toute la différence. Le féminisme de Wonder Woman n’est pas un sous-texte, c’est une motrice qui tire ses wagons du début à la fin. Je ne vais pas m’appesantir sur cet aspect du film, parce que tout ou presque a déjà été dit ailleurs ; Wonder Woman est un film qui fait du bien et continuera d’en faire pendant longtemps (intuition de prof qui ne dissimule pas sa hâte de voir ses élèves s’accaparer cette super-héroïne).
Cependant...
Autant le dire tout net, le message que véhicule ce film me laisse très, très circonspect. “It’s not what you deserve, it’s what you believe”... Hum. Alors, dans le contexte du film, c’est évidemment à l’amour qu’il faut croire, parce que quelle meilleure manière de terminer un film qui bouscule les codes qu’avec le trope le plus neuneu de l’histoire du cinéma (WTF?). Mais même dans le contexte du film, c’est un peu angoissant, parce que si on n’y croit pas, bah on mérite plus ou moins de mourir. Bon. Les zones grises, pas le fort du script (pour un film tourné à 70% en nuances de gris-caca, c’est un comble). Mais encore au-delà de ça, c’est hyper-dérangeant (carrément glauque, même) dans la mesure où ça laisse entendre qu’un “bon” système de valeurs excuse toutes les exactions. Y compris un génocide ? Hé bien, à en croire la scène (pas une non-scène, celle-ci... une des rares vraies scènes du film, ce qui la rend d’emblée suspecte, donc) dans laquelle Wonder Woman ne manifeste AUCUNE réaction à la mention du génocide des Indiens d’Amérique... oui. Si, si. En même temps, c’est cohérent, hein : elle finit par tuer Arès au lieu de Madame Mengele (je n’ai retenu aucun nom, j’avoue et je m’en cogne) en vertu d’un système de valeurs selon lequel il est pire de croire que les meurtriers de masse méritent de mourir plutôt que d’être un meurtrier de masse. Je vais reformuler : pour Wonder Woman, commettre des génocides, c’est OK. À condition de replacer dans le contexte, bien sûr ! Quand on se massacre entre Blancs, ça va, nous autres humains avons nos défauts. Des bugs dans la matrice. On est taquins. Si ce sont des indigènes, DE TOUTE ÉVIDENCE, c’est la faute d’Arès, un être surnaturel bien pratique pour déculpabiliser un coup de n’être au fond que des fils de pute suprémacistes et rappeler que notre système de valeurs est le seul qui vaille (les premières lignes de dialogue du personnage de Chris Pine sont : “Je suis un gentil”), que nous sommes du côté du Bien. (Cette note est déjà assez longue comme ça, mais BvS laissait déjà entrevoir cette veine idéologique.) Je regrette de devoir mentionner que, détail un peu crispant, Gal Gadot elle-même est pro-sioniste et se moque du sort des Palestiniens comme des clochers de la Marne. Vous comprenez mieux maintenant pourquoi j’insistais lourdement sur la blancheur des féministes ?
Pour conclure, parce que je commence à avoir mal aux doigts, je suis fatigué de lire que ne pas aimer Wonder Woman c’est être “anti-progressiste”, n’être jamais content, chercher la petite bête, etc. Je vous emmerde. Vraiment, profondément. Nonobstant son esprit féministe, Wonder Woman est un film dénué de qualités cinématographiques (tiens, je n’ai pas évoqué la musique, c’est dire si elle a fait une impression) qui ne tient la comparaison avec des pairs illustres qu’à l’aune d’un appauvrissement catastrophique de la production hollywoodienne. Prétendre que tel film est mieux qu’un film pourri, ce n’est pas dire qu’il est de qualité : c’est simplement dire qu’il est moins nul. Wonder Woman est un film lisse, inoffensif (sauf pour les blaireaux qui se sont sentis blessés dans leur virilité, je suppose), et ce n’est pas une qualité : c’est un problème. Le but de l’art n’est pas d’être complaisant ou faussement militant. C’est de braquer le projecteur sur la partie de nous qui n’est pas lisse et parfaite mais dentelée d’aspérités pas très agréables. C’est de jeter des pavés dans la mare et d’éclabousser le plus de gens possible.
Surtout si ça les fait chier.